Nigéria : les observations du FMI au sujet du eNaira

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Déjà en pointe dans l’adoption du bitcoin, le Nigéria est l’un des pionniers mondiaux du développement de la Monnaie Numérique de Banque Centrale (MNBC). En effet, le pays a lancé le eNeira, une version numérique de sa monnaie officielle le 25 octobre dernier. Près de 3 semaines après, alors que la crypto d’Etat Nigériane peinait à satisfaire les utilisateurs, le Fonds Monétaire International (FMI) a fait part de ses observations et inquiétudes sur le sujet. 

Une crypto très différente du bitcoin   

Nous l’avions déjà souligné dans cet article. En effet, à part le fait qu’ils sont tous numériques, il existe d’énormes différences entre le bitcoin et la monnaie numérique de banque centrale Nigériane. Et cela est bien connu des experts du FMI

Jack Ree, économiste au département Afrique de l’institution, note des similitudes entre l’eNeira et le Bitcoin. Il cite notamment le fait que les deux actifs s’appuient sur la “technologie blockchain” ainsi que et la possibilité d’effectuer des transactions financières de manière rapide et sans payer des frais exorbitants.

«L’eNaira utilise la même technologie que bitcoin ou Ethereum et, comme eux, l’eNaira est stocké dans des portefeuilles numériques et peut être transféré numériquement et pratiquement sans frais à quiconque dans le monde avec un portefeuille eNaira », écrit-il. 

Jack Ree note toutefois deux importantes différences entre l’eNeira et le bitcoin. Premièrement, l’eNaira est contrôlé entièrement par la Central Bank of Nigéria

Deuxièmement, contrairement au bitcoin qui est un actif financier décentralisé, l’eNaira n’est en réalité qu’une forme numérique du Naira, la monnaie officielle du Nigéria. 

Ainsi, sa valeur est intimement liée à celle du Naira physique auquel il est rattaché et peut bien subir la forte inflation qui affecte cette monnaie depuis quelques années.

L’eNeira : des avantages promis mais pas encore visibles 

Selon la Central Bank of Nigéria, l’eNeira devrait booster l’économie nigériane en facilitant l’augmentation de l’inclusion financière, l’envoi des fonds et la réduction de l’informalité. 

Des promesses que la monnaie numérique nigériane peine toujours à tenir à en croire Jack Ree. Au sujet de l’augmentation de l’inclusion financière, Jack Ree relève, que « le portefeuille eNaira n’est fourni qu’aux personnes ayant des comptes bancaires »

Pourtant, 38 millions de personnes adultes soit 36% de la population nigériane n’a pas accès à un compte bancaire selon le Fonds Monétaire International. Dans ces conditions, la promesse de la Central Bank of Nigéria d’étendre la couverture du eNaira à toute personne ayant un téléphone portable, et de bancariser ainsi près de 90% de la population Nigériane semble être une utopie.  

Parlant de l’envoi des fonds, Jack Ree rappelle que « le Nigeria est l’une des principales destinations d’envoi de fonds en Afrique subsaharienne, avec des envois de fonds s’élevant à 24 milliards de dollars en 2019 ». 

Mais ces fonds sont ponctionnés par des frais de transactions très élevés imposés par des opérateurs de transferts d’argent comme Western Union. Malheureusement, le eNaira qui devrait réduire les frais de transfert des fonds n’y arrive toujours pas en raison de l’écart important entre le taux de change officiel et celui sur le marché. 

Pour Jack Ree, « Une réforme du taux de change, y compris un taux de compensation du marché unifié, qui réduirait l’écart entre le taux de change officiel et parallèle du marché renforcerait les incitations à utiliser les portefeuilles eNaira ».

Abordant la question de la réduction de l’informalité, Jack Ree précise que « le Nigeria a une grande économie informelle, avec des transactions et des emplois équivalents, respectivement, à plus de la moitié du PIB et à 80 % de l’emploi ». 

Le Naira qui donne la possibilité de tracer les transactions financières renforcerait ainsi l’assiette fiscale du pays et réduirait le taux de l’informalité. Mais cela ne peut être possible que si les Nigérians qui n’ont pas un compte bancaire et font recours à l’économie informelle accès au eNaira, chose impossible pour le moment. 

L’eNeira exposé à d’importants risques 

En tant que monnaie numérique, le eNeira n’est pas en exempt des risques importants pouvant préjudicier ses utilisateurs. Jack Ree cite notamment « des risques pour la mise en œuvre de la politique monétaire, la cyber-sécurité, la résilience opérationnelle, ainsi que l’intégrité et la stabilité financières ». Il appelle ainsi la Central Bank of Nigéria à « gérer la cybersécurité et les risques opérationnels associés à l’eNaira ».

Pour faire face à ces risques, les autorités nigérianes ont mis en place un certain nombre de mesures contraignantes. En effet, les portefeuilles eNaira sont soumis à un contrôle des transactions quotidiennes, une vérification systématique de l’identité des utilisateurs et une imposition des limites de solde. 

Ils mettent en avant l’argument selon lequel le eNaira ne devrait pas affecter négativement les activités des banques commerciales. Mais aussi, il ne doit pas servir de tremplin au blanchiment d’argent ou d’autres fins illégales comme le financement du terrorisme.  

Concrètement, un portefeuille eNaira qui répond aux normes de vérification d’identité les plus élevées ne peut détenir qu’un maximum de 5 millions de naira (environ 12 200 USD). Aucune mesure majeure n’est tout de même prise pour faire face au risque de cybercriminalité. Ainsi, Jack Ree recommande « des évaluations régulières de la sécurité ».

Le FMI prêt à accompagner le Nigéria 

Face aux importants défis susmentionnés, le Fonds Monétaire International, qui a participé au processus de déploiement du eNeira, se dit prêt à accompagner le Nigéria dans son développement. 

L’accompagnement du FMI devrait concerner l’assistance technique et le conseil stratégique. Conscient de la nécessité de surveiller les risques et les impacts macro financiers associés à une monnaie numérique de banque centrale, « Le FMI est prêt à collaborer avec les autorités sur l’analyse des données, les études transnationales, le partage de l’expérience eNaira avec d’autres pays et la discussion sur la poursuite de l’évolution du projet, y compris sa conception, son cadre réglementaire et d’autres aspects », selon Jack Ree.

Le FMI vient ainsi de tendre la main au Nigéria avec pour objectif d’aider le pays à numériser sa monnaie de manière efficace. De nombreuses institutions nigérianes pensent que le naira numérique, une fois adopté, donnerait du fil à retordre à un bitcoin très utilisé par les plus jeunes. Le FMI ne peut qu’accompagner une telle initiative avec enthousiasme.

Cependant, combattre le bitcoin par un outil dont l’architecture est faite pour la surveillance, la censure des non bancarisés, les limites des transactions; n’est-ce pas vouloir résoudre des vrais problèmes avec la mauvaise solution ? L’avenir nous le dira.

Stewart

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